Certes, nous mourrons tous et, selon ce que disent certains, la plupart iront au paradis. Sauf nous. Pourquoi ? me direz-vous. La réponse est pourtant simple : ici, sur l’archipel des îles du Frioul, nous y sommes déjà.
Bien sûr, beaucoup arrivent avec une idée toute faite de notre paradis. Ils imaginent un Eden verdoyant, des arbres généreux, une ombre accueillante, peut-être même un ruisseau avec ses petites grenouilles. Ils passent une journée ou une semaine à parcourir ces rochers blancs, balayés par le vent, et repartent souvent un peu dépités vers ce qu’ils appellent « le monde », là-bas, en face. Sans doute ressentent-ils alors un besoin urgent de retrouver les odeurs de pots d’échappement, les sirènes de police ou ces véhicules dont les chauffeurs, toutes vitres ouvertes et volume au maximum, diffusent ce que certains nomment aujourd’hui, de la musique. Histoire de faire profiter tout le quartier de cette étrange générosité sonore, cette diarrhée musicale qui semble aujourd’hui tenir lieu de présence au monde. Ici, la vie se tient à distance de ces débordements. Le feu, le bivouac, les animaux en liberté, les appareils sonores tonitruants : tout cela est proscrit. Les véhicules à moteur sont réservés aux services nécessaires. Le reste appartient au vent, à la mer, au cri des gabians et au silence.
Mais au fond, qui a décrété que le paradis devait être verdoyant ?
Un jour, il m’a été donné de rencontrer un Esquimau. Il me confia que, pour lui, le paradis se trouvait sur cette immense plaine blanche de son pays, où l’horizon ne rencontre presque rien d’autre que la neige et quelques animaux. Un lieu « presque vide », disait-il, mais dont la simplicité même rend la vie claire et le comportement juste. Un autre, venu de son Sahara natal, m’assura que son Eden se trouvait là-bas, au pied d’une dune, dans cet océan de sable où l’homme, face à l’infini, découvre une forme d’intériorité que nul tumulte ne peut troubler. Ici, au Frioul, la roche calcaire dispute la blancheur à la neige et sa rudesse au sable. La vie sur ces îles, est comme son paysage elle n’offre pas l’abondance. elle ne promet ni profusion ni facilité. Elle offre seulement l’espace, le vent, la mer et cette austérité qui oblige à regarder autrement. Car c’est peut-être là que se tient le malentendu moderne : nous avons confondu le bonheur avec l’accumulation. Nous croyons que le plein nous comblera alors qu’il finit souvent par nous saturer. À force de vouloir ajouter, nous perdons la capacité de voir ce qui est déjà là. Or, une maxime simple pourrait nous servir de boussole : « Le véritable luxe, c’est de se contenter de ce qu’on a. » Cette phrase paraît presque provocatrice. Pourtant elle révèle une vérité ancienne : le luxe n’est pas dans le plus, mais dans la suffisance.
Celui qui se contente de ce qu’il a ne manque pas. Peut-être est-ce pour cela que certains quittent ces îles avec une légère déception. Ici, il n’y a pas assez pour nourrir l’illusion moderne du bonheur. Trop de ciel, trop de vent, trop de silence. Rien qui distrait durablement de soi-même.
Mais pour ceux qui acceptent cette nudité du monde, quelque chose se révèle peu à peu : le bonheur n’habite pas les lieux où tout est offert, mais ceux où presque rien n’est nécessaire.
Et c’est peut-être cela, finalement, le véritable paradis.
Le Puffin
