Dans mon île

Sur notre île, il arrive que le réel se présente sous sa forme la plus triviale, la plus désolante, la plus parfaitement humaine. Il suffit d’un soir d’été, d’une bande de jeunes en mal d’exotisme et d’un vieux banc public, pour que tout bascule dans cette étrange modernité où l’on confond liberté et casse, aventure et pillage, grillade et vandalisme. Le Puffin observe sans surprise : les autorités n’ont pas fourni le barbeuk et le carburant pour cuire les merguez, la supérette est fermée, et la jeunesse,inventive comme toujours, se tourne vers le bois le plus proche. Un banc. Pas n’importe lequel : un banc solide, confortable, patiné par des années de fesses locales et touristiques. Du bon bois, pas du bois de cagette. On le démonte, on l’arrache, on le sacrifie à la saucisse nocturne. Les pieds en fonte, eux, restent sur place : trop lourds à transporter, trop compliqués à vendre à la ferraille pour financer les prochaines grillades. Le Puffin sourit : même le vandalisme a ses limites.

Les touristes, déjà plumés de la valeur de trois kilos de tomates de premier choix par passager pour avoir le l’insigne privilège de venir jusqu’ici en bateau, devront désormais poser leur popotin directement au sol. Pour les vieux et les femmes enceintes, ce n’est pas grave : ils n’auront qu’à aller se faire dorer le cul ailleurs, comme on dit ici avec cette délicatesse locale qui tient lieu de politesse. Les bancs disparaissent. L’un d’eux s’est même transformé en mausolée de granit pour vielles fesses récalcitrantes, les autres ont été mangés par la nuit (les lutins sans doute), par le feu, par l’ingéniosité destructrice, peut-être pour faire un radeau et prendre la mer.

Allez savoir ! Notre civilisation est devenue celle du déplacement : Circulez, il n’y a rien à voir ! On pense même rebaptiser notre île “La Joconde”. Pourquoi ? Parce que c’est exactement pareil : tu payes un max pour venir, tu jettes un coup d’œil, et tu te casses vite fait. (Expression locale). Le Puffin note que tout cela se déroule dans une tranquillité presque comique: vols de trottinettes, vols de statues, de vélos, les casses de bateaux, visites d’appartements pour les débarrasser du superflu, quelques boum-boum de musique moderne qui vous tapent sur les nerfs, aboiements intempestifs et merdes de chiens, extracteurs de cuisine sauvages qui vous rappellent sans cesse que vous êtes en vacances grâce aux odeurs de sardines grillées aux heures les plus chaudes de la sieste Frioulaise. Etc. Et pourtant, malgré tout, malgré la disparition des bancs, malgré les saucisses nocturnes, malgré les incivilités sonores et olfactives, le Puffin regarde autour de lui et se dit que, oui, ici tout va bien : c’est presque le paradis. On n’est pas bien là !!!!

le Puffin et sa copine

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