» sous les mûriers la messe »

Sur notre île, rien n’est jamais simple, surtout quand il s’agit de trouver un lieu pour
la traditionnelle messe du 15 août. Cette année, la chapelle, barricadée derrière sa
barrière de deux mètres, a décidé de jouer les divas en laissant tomber quelques tuiles
comme des confettis dangereux. Impossible d’y entrer sans risquer de recevoir un
rappel du ciel sur la fragilité des cranes humains.

Alors les habitants, pragmatiques comme toujours, ont tranché en prenant leur destin en main et décidé que la messe se déroulerait sous les mûriers de la place du marché. Puffin observe la scène avec son ironie habituelle. Il se dit que les révolutionnaires de 68 auraient adoré : eux criaient « Sous les pavés, la plage ! », et voilà que l’île, sans le vouloir, invente son propre
slogan — « Sous les mûriers, la messe ! ». Une révolution tranquille, sans pavés, sans
barricades, juste des chaises pliantes et des nappes blanches.

Puffin imagine Voltaire, quelque part dans un coin du ciel, en train de sourire. Lui qui a passé sa vie à défendre la liberté d’expression, y compris religieuse, doit se dire que l’affaire est
bien menée : une chapelle impraticable, une place du marché improvisée en
cathédrale, et une communauté qui refuse de renoncer à son rituel annuel.

Voltaire aurait-il intercédé ? Non pas pour des raisons théologiques, mais par pur goût de la
cohérence : « Laissez-les donc célébrer, bon sang, ils ne dérangent personne. »

Puffin incline la tête. Il sait que derrière cette histoire de mûriers se cache une vieille
question : celle des territoires. Où peut-on prier ? Où peut-on parler ? Où peut-on
exister sans gêner les uns ou les autres ? Les humains ont toujours eu besoin de
délimiter, de tracer, de dire « ici oui, ici non ». Et voilà que la messe, chassée de son
lieu habituel, vient s’installer sur la place du marché, cet espace où l’on discute de
tout : les nouvelles, les humeurs, les convictions, les avis. Aujourd’hui, on y abordera
un peu de sacré. Pourquoi pas ! Puffin trouve ça drôle.

Il se dit que le Très-Haut doit apprécier cette souplesse d’esprit: après tout, si l’on croit qu’Il est partout, pourquoi ne serait-Il pas aussi bien sous des mûriers que sous une voûte néo-classique ? Les habitants, eux, semblent ravis. Ils disent que l’esprit sera là, que le lieu importe peu, que la tradition peut se déplacer sans perdre son âme. Puffin les regarde s’installer,
poser des chaises, ajuster des nappes, comme si la place du marché avait toujours été
destinée à accueillir une expression communautaire.

Il se dit que la chapelle peut bien bouder pour un temps, derrière sa barrière : la vie, elle, continue. Et Voltaire, du haut de son nuage, doit applaudir ce petit triomphe de liberté tranquille.
Le Puffin et sa copine L’eau coule selon la pente